Christophe Comentale

Michel Tosca et

les dessins résurgents

Depuis plusieurs décennies, celles-là même, qui, mises bout à bout, ont vu passer un demi-siècle, Michel Tosca doit bien entamer avec cette constance et cette discrétion qui le caractérisent, une exposition  - la soixantième, la cent-vingtième ? -  de son œuvre dessiné et peint.

Cet historien de l’art, homme de goût, raffiné et subtil, communique à ses sujets la complexité naturelle qui nourrit son propos, ses propos au fil des ans.

Au fil des encres

Faire ses humanités ne semble plus, en un siècle soumis au virtuel, un exercice utile, efficace voire agréable ; mieux vaut obéir à une nécessité autre ! Il n’empêche que ce latin, italophone, est pétri d’un tel raffinement, qu’un peu à la manière de De Chirico ou d’un Savinio, les imbrications des images ne cessent de générer des réseaux ténus mais ramifiés qui conduisent d’une idée vers l’autre, d’une émotion à l’escalade de son antidote.

Ces images ? Parlons-en, tout en les approchant, en les regardant, en sachant leur faire face afin de mieux les pénétrer, lentement, sans les forcer, en laissant le regard jouer sur un de ces tracés calligraphiques si forts et qui nous renvoient vers une Renaissance disparue, enfouie. Puis un peu à la façon d’un Piranese – n’importe lequel des trois du reste ! -  Tous sont en symbiose et ne cessent de donner cours au dialogue qui unit, dose, soumet le trait de plume à une visée autre, celle qui va rendre la calligraphie porteuse de sens, un sens plein et dont l’artiste veut impérieusement se délester, faute de supporter encore la pression indicible et contraignante de cette imposture nécessaire.

Michel Tosca a, parfois été comparé à Léonor Fini pour sa technique calligraphique et structurale, en parallèle à  un onirisme empreint de silence et du mystère qui habite les scènes égrenées.  Comme sa grande aînée, il peut, à loisir, reprendre les circonvolutions qui destinent les œuvres à une vie autonome sans que leur lecture soit toujours efficace aux chercheurs de ce rationalisme qui taraude les esprits inquiets.

Au contraire, ce que j’ai toujours apprécié, outre l’approche calligraphique déliée des contours comme l’énergie matérielle de ce monde végétal, parfois animal, souvent humain, ce que j’ai regardé avec plaisir ce sont les histoires muettes, à tout le moins des histoires à la Buzzati, histoires dans lesquelles on fait un chemin subjectif qui s’enrichit à l’aune de notre curiosité. Et là encore, que ces dessins à la plume sur papier aient un aspect spectaculaire : tant mieux ! Ils sont, comme le monde environnant, là pour notre édification, pour combler ou émousser des pulsions, des émotions et le plaisir du regard, source, objet et clé de tout ce qui découle de la qualité de vie qui anime un chacun.

Paysages et jardins de rêve

Avec cette importante série de Dessins résurgents, des années ont passé, des reliefs d’émotions ont subsisté, comme ceux des tracés sont perceptibles. Le voyage à partir du monde polychrome des encres s’est fait autre, s’est approfondi, densifié. Curiosités esthétiques et gestuelle calligraphique de ce promeneur curieux d’un réel imperceptible ont précisé ce regard avec les pastels qui sont aussi une façon de retravailler les superpositions et transparences de cette couche génératrice d’une géologie complexe, celle qui a su tenir compte des surfaces grattées, reprises. La matière, dense et indécente, acceptée autant que refoulée, s’est attachée à garder, à muter vers les cercles qui disent la présence de la pierre sans âge, des troncs laissés pour morts. Il y a dans cette léthargie apparente toute l’énergie retrouvée, fouillée que Michel Tosca confie au tracé patient et définitif dans sa quête du filet, des cernes comme des griffures, une quête qui a su recourir aux couleurs qui sont alors les veinures précieuses du jaspe, des marbres polis, des pierres de rêve imposant par leur silencieuse et majestueuse présence un raffinement muet, celui qui reste à l’aune des lumières frappant ces surfaces a priori absentes. Naît alors la densité des multiples, des multiples quasi uniques que la fin de la Renaissance produit, ils alternent et modulent le hiératisme imposant des tons extrêmes, ils enserrent en bribes lignées, des écorchés qui les renvoient aux démesures des complexités végétales d’un Music ou d’Hercules Seghers, aux panneaux sertis d’aires minérales, aux pastels d’un Odilon Redon, mais plus celé encore, un réel intime, propice au retrait, au havre de délectation que génère cette incursion dans un univers à soi. En commun avec ces séquences passées, le besoin de d’une poétique entre Nature et rêve.

Michel Tosca se prolonge et se fond dans ces œuvres qui ont su confier à des tracés et surfaces la séduction des narrations et la maîtrise des espaces parcourus, ces synthèses uniques qui donnent à l’art sa suprématie sur une Nature instable. De ces paysages de rêve, de ces promenades dans une pierre sans fin, reste la délectation des couleurs usées et parfaites, devenues les surfaces du savoir-être, du paysage que l’on parcourt.

Que ce prestidigitateur, fauteur d’espaces à la polychromie rare continue encore longuement pérégrinations et déplacements spatiaux, qu’il nous y entraîne avec cette obsession hédoniste, pour notre plaisir et notre étonnement. A lui de combler ainsi une des multiples fonctions de l’art. A nous la collecte de ces œuvres raffinées et achevées !

Christophe Comentale